Paris, "L'homme des bois"

"Ce fut un samedi de janvier que j'arrivai le soir à Paris, par la neige; la lueur des réverbères presque éteints par le brouillard, la quantité immense de chevaux et de voitures qui se heurtaient ou s'entrecroisaient, les rues étroites, l'odeur et l'air de Paris, me portèrent à la tête et au coeur, au point de me suffoquer.... 

C'est ainsi que j'accostai Paris; sans le maudire, avec la terreur de ne rien comprendre à sa vie matérielle et spirituelle, et aussi avec l'envie et la volonté de voir ces fameux maîtres dont on m'avait tant parlé et dont j'avais entrevu quelques bribes au musée de Cherbourg."

Voilà comment, en janvier 1837, le jeune Millet arrive à Paris où il s’inscrit dans l’atelier de Paul Delaroche, peintre "à la mode" de tableaux historiques. Il se fait remarquer par son aspect encore plus sauvage que rustique, et ses compagnons lui donnent le surnom de "l'homme des bois".

Malgré un premier succès au Salon du Louvre où Millet expose un portrait, faute d’argent, il rentre à Cherbourg où il s’installe comme portraitiste. En 1841, il épouse Pauline-Virginie Ono et retourne vivre avec elle à Paris. De santé fragile, sa femme décède trois ans plus tard. Très éprouvé, Millet rentre à Cherbourg qu’il quitte définitivement en 1845, avec Catherine Lemaire, une servante devenue sa compagne et qui ne le quittera jamais.

Millet et Catherine Lemaire s'installent à Paris en décembre 1845. La "période fleurie" de Millet commence. 

"Jusqu'en 1847, Millet peignit la vie extérieure, la nudité humaine dans ce qu'elle a de plus inconscient, la vie quasi végétative des êtres laissant écouler l'existence comme le flot de l'oubli; il peignit non l'âme et ses tourments, ainsi qu'il le fit plus tard, mais les formes vivantes, et il les exprimait avec le charme attrayant de la beauté matérielle, dans leur mouvement comme dans leur repos. les artistes l'appelaient le maître du nu".*

Appélation qui blaissait Millet. Ne voulant pas être condamné à ce titre il dit à sa femme: 

"Jamais plus je ne ferai de cette peinture; la vie sera encore bien plus dure, tu en souffriras, mais je serai libre et j'accomplirai ce qui m'occupe l'esprit depuis longtemps".

Et c'est ainsi qu'il rentre dans l'art rustique.

* Alfred Sensier, La vie et l'oeuvre de Jean-François Millet.

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Jean-François Millet, Femme nue couchée,

entre 1844 et 1845, Musée d'Orsay Paris